FR ⭢ EN
La KunstTurm, Tour de l’Europe (14e étage), Mulhouse
6 juin - 5 juillet
samedi et dimanche de 14h à 18h
Vernissage le samedi 6 juin à 10h
Commissaire d’exposition : Magali Avezou
“Le lieu d’exposition est situé dans ce qu’il est courant d’appeler un gratte ciel, la tour de l’Europe à Mulhouse. L’appartement des années 70 appartient à un couple de collectionneurs. Il y a un salon, deux chambres et une cuisine où ne subsiste qu’une partie de la crédence. Tout le reste est vide. Pourtant les histoires occupent l’espace. Bruissements part de ce lieu pour réfléchir à l’espace de la domesticité, aux liens qui s’y tissent et rassembler des histoires, comme des sédiments de l’intime.
Ulf Lundin (Suède) espionne une jeune famille au téléobjectif pendant un an, nous faisant rentrer dans son intimité tout en rendant manifeste les particularités de cette cellule sociale. François Jonquet (France), lui, nous raconte sa vie familiale de l’intérieur, à travers les années, belle dans sa banalité. C’est d’histoires trans-générationnelles dont nous parle Margot Wallard (France) en se penchant sur la vie algérienne de sa grand-mère qui infuse la sienne au point qu’elle parte sur ses traces à Oran. Exilée ukrainienne en Finlande, Katya Lesiv (Ukraine) évoque le désir contrarié de rentrer, de ‘revenir à la maison’, comme revenir à soi-même lorsque les circonstances, telle une guerre, l'empêchent. Eleonora Calvelli, elle, nous entraîne dans les arcanes de l’intimité télévisée, les reality shows où les corps se cachent et se révèlent sous l’objectif impudique des caméras. C’est une autre maison que nous raconte Natalie Malisse, celle de son enfance, celle de la maltraitance. Comme Rebecca Bowring, pour qui l’espace domestique est devenu, pour un temps, un espace d’enfermement.
Avec des approches diverses, parfois documentaires parfois conceptuelles, ces sept projets explorent les liens que configurent le domestique entendu comme espace de l’intime. Espace comme enceinte, circonférence d’un ensemble de relations humaines ayant trait, généralement, à la structure familiale, avec ses affects et ses traumatismes, ses violences et ses solidarités.”
- Magali Avezou

Ulf Lundin, Pictures of family, 1996
‘Lorsque le confinement a commencé à s’imposer dans notre conscience et nos vies, j’ai été frappée par la familiarité que je ressentais face à cet état de séparation d’avec les amis, la famille et la vie telle que je la connaissais. C’était comme si j’avais déjà éprouvé ce sentiment auparavant.J’ai utilisé le temps que m’offrait le confinement pour trier des photographies prises quelques années plus tôt avec un appareil argentique. En les regardant à nouveau, j’ai remarqué qu’elles représentaient à la fois un sentiment d’enfermement et une recherche d’évasion. J’ai compris que prendre ces photos était une façon de respirer, un moyen de me détacher de situations impossibles pour échapper au contrôle de mon partenaire. Les images préexistantes sur le thème des violences domestiques ne représentaient pas ce que je vivais. Je ne me reconnaissais pas dans les ecchymoses, les côtes cassées ou le sang qui coule. À travers ce projet, je propose une autre vision de la représentation photographique des violences domestiques. J’ai collé certaines de mes photos sur les murs de ma maison et les ai de nouveau photographiées pour représenter visuellement l’expérience émotionnelle que j’avais ressentie. J’ai ajouté d’autres photos telles quelles, afin de créer un sentiment d’incertitude et de représenter la multiplicité et la complexité — parfois contradictoires — des sentiments impliqués dans le fait d’être confiné dans une relation toxique : la solitude, l’adaptation permanente, l’effacement de soi, pour ne pas provoquer le tonnerre qui n’est jamais loin’.
- Rebecca Bowring
Rebecca Bowring conçoit la photographie comme un lieu de pensée et d’expérimentation où se rencontrent nos mémoires et les formes matérielles de l’image. Elle utilise des procédés anciens comme le platine, le cyanotype ou les impressions solaires, réemploie des images existantes et travaille avec des supports organiques ou textiles pour interroger la matérialité photographique. Elle questionne comment une image peut conserver une présence intime dans nos vies au-delà de sa capture instantanée. Ses recherches, nourries par des expériences personnelles autant que collectives, montrent comment les images accompagnent nos vies, deviennent mémoire et instaurent du lien. Son travail est régulièrement présenté en Suisse et à l’international, notamment au Centre de la Photographie de Genève, à la Galerie Focale, au Textilmuseum St. Gallen, à la Fondation De Pietri Artphilein au Tessin, aux Journées photographiques de Bienne, au Verzasca Foto Festival, ainsi qu’au Helsinki Photo Festival et à Exposure+ à Kuala Lumpur.
Making Love to G. is gonna be like the first time I tried a cheeseburger est un projet entamé en 2012, qui s’intéresse à la manière dont les émissions de téléréalité — jouant sur des thèmes tels que l’intimité, le voyeurisme et la violence — offrent un point d’observation privilégié pour comprendre le développement de l’industrie culturelle et la façon dont le marché colonise la communication de masse. Le projet se compose de deux séries photographiques. La première partie comprend des photographies en noir et blanc prises de l’écran de télévision, capturant plusieurs images fixes issues des DVD de la série britannique Geordie Shore. Le travail se concentre exclusivement sur les moments où les membres/participants du casting ont des relations sexuelles avec les autres occupants de la maison. La seconde partie du projet présente des photographies en couleur de jeunes femmes en train de se battre et de se frapper, extraites de vidéos YouTube visionnées sur un écran d’ordinateur, montrant des scènes issues de l’émission de téléréalité Bad Girls Club, qui met en scène les querelles et les affrontements physiques entre les participantes.
Eleonora Calvelli est une photographe italienne qui travaille sur des projets indépendants au long cours, centrés sur des questions sociales et culturelles. Dans In Bloom, elle a exploré les couples homoparentaux italiens avec des enfants nés grâce aux techniques de « procréation médicalement assistée ». Cette série a reçu le patronage d’Amnesty International et a été publiée en 2013 sous le titre In Bloom (Postcart, Rome). Making Love To G. Is Gonna Be Like The First Time I Tried A Cheeseburger est une série consacrée aux émissions de téléréalité, auto éditée sous forme de livre d’artiste en 2023. L’ouvrage a remporté le prix Marco Bastianelli et a été sélectionné pour une exposition collective commissariée par Erik Kessels. Son travail a été exposé à l’international dans des festivals tels que le Noorderlicht International Photo Festival (Pays-Bas), Fotografia Europea/Off à Reggio Emilia (Italie) et l’Athens Art Book Fair (Grèce).

Eleonora Calvelli, Making Love to G. is gonna be like the first time I tried a cheeseburger, 2023
“Ma famille, c’est un archipel de cinq îles reliées par des fondations sous-marines. J'ai l'impression d'être à la fois avec et à côté de ces îles, que j'observe d'un point de vue extérieur. Le fait de garder une certaine distance me permet de les photographier. Mais au fond de moi, j'aspire à ce que cette distance diminue. Forage capture des moments quotidiens de vie familiale sur deux décennies.”
- François Jonquet
‘Je suis né en 1967 et j’ai grandi dans une grande famille entourée de mes parents et de deux sœurs, dans la banlieue parisienne. Pas d'appareil photo à la maison, mes premiers souvenirs d’images photographiques sont les soirées de Noël chez mes grands-parents maternels au cours desquelles nous regardions un diaporama sur des productions photographiques et super 8 familiales (ma mère a huit frères et sœurs). Mon premier appareil photo est celui de ma compagne, rencontrée au lycée de notre quartier. Nous nous photographions mutuellement dès le début de notre histoire d'amour. Après la naissance de notre premier fils, je suis retourné vers l'appareil photo. Comme d'autres pères, je voulais capturer ma nouvelle vie qui commençait, non sans appréhension. Un frère et une sœur sont bientôt arrivés.Très vite, prendre des photographies de ma famille est devenu ma vie sous tous ses aspects. Aujourd'hui, nous vivons à Bordeaux, je suis médecin généraliste pour les personnes communiquant en langue des signes française au centre hospitalier universitaire. Je photographie depuis la fin de l'adolescence et mon travail se concentre sur ma famille et la banalité’.
- François Jonquet
“Depuis ma toute petite enfance, l’acte de manger des baies directement sur un arbre ou un buisson a été l’une de mes activités les plus chéries et les plus profondément aimées. Le mûrier du jardin des parents, avec son arrière-goût lacté et sucré, est devenu un soutien maternel par sa nature. Le corps est nourri par l’intention de revenir au rituel, tout en reconnaissant le temps nécessaire à l’accomplissement du cycle terrestre. Les arbres et les buissons ne portent pas de fruits toute l’année ; les pas, les pluies, les oiseaux, le soleil, les explosions et les rassemblements ne s’inscrivent pas forcément dans des décisions concrètes.Le projet réfléchit aux ancrages personnels et aux connexions subtiles durant la période de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie. En temps de perte du sentiment de sécurité fondamentale, une confiance d’une nouvelle qualité émerge, un état à la frontière de la confiance totale / de l’abandon / de l’immersion, qui permet d’être sensible à l’espace élémentaire. Un état où la différence entre intention et décision devient claire. La planification et la prise de décision sont douloureuses à envisager sans ironie, tandis que l’intention a le goût de la tranquillité, puisant la même force vitale que l’expérience sensorielle qui façonne le corps. Dans le domaine de l’intention, le doute se dissout ; c’est une respiration en tant que corps, un monument flexible, silencieux, « ce qui mûrit », qui germe, nullement fragile”.
- Katya Lesiv
Katya Lesiv (née en 1993, Ukraine) est une artiste visuelle et photographe actuellement basée en Finlande. Sa pratique explore la question des cycles et de la physicalité, de l’expérience émotionnelle et de la maternité à travers la photographie, le livre d’artiste, l’installation, le texte et l’image en mouvement. Souvent ancrée dans des rituels quotidiens, son approche performative cherche à préserver l’intimité tout en créant des espaces de présence partagée. Le livre occupe une place centrale dans son travail, devenant fréquemment la forme finale de ses projets. Les œuvres de Lesiv ont été présentées lors d’expositions personnelles en Ukraine, en Finlande et aux Pays-Bas, ainsi que dans des expositions collectives internationales. Son livre photo Lullaby 1 a été sélectionné parmi les 100 meilleurs livres photo de How We See: Photobooks by Women (10×10 Photobooks), et son livre I love you a été présélectionné pour les Aperture PhotoBook Awards en 2022.

Katya Lesiv, I am going home to eat mulberries from the tree, 2023-2024
"Lorsque nous nous sommes rencontrés pour la première fois, nous étions debout, épaule contre épaule, adossés au pignon de l’école primaire de Nolby. À quelques mètres devant nous, son frère aîné et quelques-uns de ses amis étaient alignés comme un peloton d’exécution, brandissant des bâtons taillés en pointe sur lesquels étaient plantées des pommes fraîchement volées. Les pommes furent lancées vers nous à une vitesse considérable, mais aucune ne nous toucha. Debout à côté de lui, je pouvais sentir son corps se crisper chaque fois qu’une pomme s’écrasait contre le mur jaune pâle derrière nous. Nous habitions le même quartier et, cet automne-là, nous sommes devenus amis. Il avait une classe d’avance sur moi et était de loin le plus audacieux de nous deux. C’était toujours lui qui faisait le premier pas, et moi celui qui suivait. Il choisissait toujours un point plus élevé pour sauter. Il a eu des relations sexuelles avant moi, et lorsque je songeais à acheter un cyclomoteur, il avait déjà vendu le sien."
- Ulf Lundin
Ulf Lundin est né en 1965 à Alingsås, en Suède, et a été formé à la photographie à l’École de photographie de l’Université de Göteborg (MFA, 1997). Il vit aujourd’hui à Stockholm et travaille comme artiste, principalement dans les domaines de la vidéo et de la photographie. Depuis de nombreuses années, il s’intéresse aux questions liées à la photographie et au regard photographique, ainsi qu’à la vie quotidienne. Il a recours à différentes stratégies selon les projets afin de rendre l’ordinaire intéressant. Son travail a été présenté, entre autres, à la Galleri Magnus Karlsson (Suède), à la Kunsthall 3.14 à Bergen (Norvège, 2020) et à la Bandung Photography Trienniale en Indonésie (2025). Lundin est représenté par la Galleri Magnus Karlsson à Stockholm. Il a publié quatre livres, dont Best of Sweden, paru en 2023, et Pictures of a Family, paru en 2024.
“La nuit nous ramène aux souvenirs que nos jours s’efforcent d’oublier.” La grande maison est un travail photographique qui pose un regard sur la violence intrafamiliale. Cette recherche, menée sous forme d’anamnèse sur les lieux de l’enfance de l’artiste, met en images des fragments de mémoire qui habitent une série de cauchemars récurrents. Photographies et textes sondent un espace mental, dont les frontières s’étendent au-delà du visible, et traquent les blessures et les ombres muettes dans la maison paternelle. Les images polaroids et argentiques dénoncent la violence sourde qui se cache derrière les apparences et la loi du silence qui l’entoure.
Natalie Malisse est une photographe belge formée à l’École Supérieure des Arts de l’Image “Le 75” et à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Gand (KASK). Elle vit et travaille à Bruxelles. Sa pratique artistique explore les strates qui nous façonnent et interroge par l’image des territoires liés à la mémoire traumatique, à la santé mentale, au handicap et aux inégalités de genre.Ses images, exposées en Belgique et en France, sont présentées dans le cadre de Circulation(s), du Prix National Photographie Ouverte (Musée de la Photographie de Charleroi, Belgique), du Prix Médiatine (Centre culturel Wolubilis, Belgique) et du Festival OFF Arles. La grande maison, publié aux éditions du Caïd, est son premier livre.
“Pour nous, l’Algérie était la toile de fond de nos nombreuses réunions de famille. Ma grand-mère, véritable pilier de la famille, évoquait quotidiennement l’Algérie. Elle était obsédée par ce pays où elle n’était jamais retournée. L’Algérie n’a jamais cessé de hanter sa vie en France. Même si elle détestait la politique, il n’y avait pas d’amertume dans ses propos, plutôt une grande mélancolie et de l’amour pour le pays.”
Margot Wallard, petite-fille de pieds-noirs explore les archives familiales après le décès d’une grand-mère et part sur les traces de sa famille pour la première fois en 2018, dans une ville qu’elle ne connaît qu’à travers les récits de sa grand-mère.
Margot Wallard (1978, France) est une photographe basée à Montreuil. Son travail explore les liens entre territoire, mémoire et intimité. Elle s’intéresse à la transmission familiale, les relations humaines et la disparition.Elle a publié plusieurs livres dont Mon frère Guillaume et Sonia (Journal, 2013) et Natten (Max Ström, 2017). Son travail a été exposé a Encontros Da Imagen (Portugal), le Festival Planches Contacts (France), a la MEP (France) et Landskrona Fotofestival (Suède) entre autres. En 2026, son projet Oran sera publié aux éditions Le Bec en l’air. Elle est représentée par la Galerie Dorothée Nilsson (Berlin) et la Galerie VU’ (Paris).

Margot Wallard, Oran, 2018 - en cours